Plusieurs fois déjà, dans le cours de ce récit, nous avons eu l’occasion d’écrire le nom de David Martin, l’un des plus vénérables serviteurs de nos Églises. Il a suffisamment glorifié la Réforme par ses travaux, son influence, son zèle remarquable, pour que nous lui consacrions quelques détails, presque tous empruntés au livre d’or des frères Haag. Il naquit à Revel, 7 septembre 1639. Fils de Paul Martin, qui fut deux fois consul, et de Catherine Cordes, il obtint, après de solides études à Montauban (1655), et à Nîmes (1657), il obtint avec succès le grade de maître ès-arts et de docteur en philosophie. Il fit alors sa théologie à Puylaurens, sous Verdier et Martel ; il éclipsa ses condisciples par ses talents et ses labeurs, travaillant jour et nuit, jusqu’à compromettre sa santé. Il reçoit du synode provincial de Mazamet (1663) le titre de ministre et l’Église d’Espérausses, où son esprit conciliant rétablit la paix profondément troublée. En juin 1666, il épousa, à Castres, Florence de Malecare, fille de Pierre de Malecare, avocat à la Chambre mi-partie ; il en eut trois fils et deux filles. Ce fut quatre ans après son mariage qu’il reçut vocation de l’Église de Lacaune, à laquelle il demeura attaché jusqu’à la révocation, malgré tous les appels, même les plus séduisants ; c’est ainsi que l’Église de Milhau fit en vain les plus grands efforts pour l’attirer ; il refusa de même d’aller à l’académie de Puy-laurens occuper une chaire de théologie, laissée vacante par la mort de Th. Arbussy (1681), et qu’on lui offrait. Idolâtré de ses paroissiens, entouré de l’estime des catholiques, il rendit aux Églises de précieux services par son zèle et son courage, que tempérait un caractère naturellement prudent et pacifique. Aussi, dès qu’une affaire délicate, difficile surgissait , c’était vers lui que se tournaient tous les yeux. Cette considération universelle dont il était l’objet le faisait abhorrer du clergé, qui ne lui épargna ni tracasseries, ni procès. Mais, dans un de ces procès, Martin se défendit avec tant de puissance et de dignité, qu’il obligea l’évêque de Castres lui-même à lui donner raison. Sa fermeté lui valut, à la révocation, de courir un grand danger : désirant obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes, bravant défenses et menaces, il continue intrépidement ses fonctions ; il est dénoncé ; on se prépare à le saisir ; et il eût payé son zèle de sa vie en entraînant sa famille entière dans la ruine, si des amis catholiques ne l’avaient à temps prévenu de l’imminence de son arrestation. Il part pour l’exil comme il peut ; sa femme et ses enfants se cachent ; et, plus tard, la famille entière se trouve réunie en Hollande, grâce à Dieu (9 novembre 1685). Peu après, nommé suffragant à Utrecht et appelé (16 février 1686), en qualité de professeur, dans la fameuse école de Deventer, il est retenu à Utrecht comme pasteur de l’Église wallonne. Vainement, de tous côtés, lui arrivent les offres les plus flatteuses ; son cœur aimant, son caractère solide l’attachent à sa nouvelle Église avec autant de force qu’il s’était attaché déjà à celle de Lacaune. Il repoussa même, en 1695, la vocation que lui adresse l’Église de La Haye, en remplacement d’Isaac Claude, fils du célèbre Jean Claude.

L’ambition n’avait pas de prise sur sa belle âme ; sa seule ambition était d’être utile par son ministère et sa science. Il écrivit l’Histoire de l’Ancien et du Nouveau Testament ; il fit une Révision de la Bible qui, toute imparfaite qu’elle nous paraisse de nos jours, n’en rendit pas moins de précieux services aux Églises. Il consentit même à recevoir chez lui quelques gens pour les initier à la philosophie et à la théologie ; et, ce qui proclame son mérite, il compta parmi ses élèves des fils de souverains. Il a laissé une douzaine d’ouvrages de science, de polémique et d’édification, dont les frères Haag donnent la liste détaillée. Ces deux écrivains, si compétents, classent Martin dans les rangs d’une rigide orthodoxie ; et tout en reconnaissant que ses sermons sont monotones et froids, ils le comprennent dans le nombre des bons pasteurs du refuge. L’Académie française, du reste, fit grand cas des observations qu’il lui envoya, au sujet de la deuxième édition de son dictionnaire, et l’en remercia par une lettre très flatteuse.

Il mourut le 7 septembre 1721, à quatre-vingt-deux ans, d’une fièvre violente, dont il fut saisi en descendant de la chaire. « Il avait, » dit Claude dans sa biographie, « l’esprit vif, pénétrant et très présent, la mémoire heureuse, le jugement excellent. Il cherchait toujours à s’instruire ; continuellement il faisait des questions, sans avoir la fausse honte de donner à connaître qu’il ignorait quelque chose ; tout excitait sa curiosité : arts, sciences, affaire. Cependant rien ne se confondait dans son esprit ; il ne mettait chaque chose qu’en sa place... Avec lui, la conversation ne tarissait jamais ; il y portait la franchise et la gaieté de son pays. Il était plein de feu ; il avait la répartie prompte… A le considérer du côté du cœur, on le lui trouvait affectueux, tendre, compatissant. Il était si attaché à ses amis qu’on l’a vu, trente ou quarante ans après leur mort, s’intéresser vivement au sort de ceux qui leur avaient appartenu. »

Heureux les hommes dont l’existence est ainsi remplie et bénie ! N’est-ce pas d’eux qu’on peut dire que, quoique morts depuis longtemps, ils parlent encore ! Et qu’ils sont nombreux, dans nos vieilles Églises, ces hommes qui répandent autour d’eux la bonne « odeur de Christ, » qui sont, comme leur maître, sel et lumière pour autrui ! (… ) Que notre génération est petite auprès de ces héros de la foi ! Et comme le contraste repose involontairement l’esprit à la devise du Bulletin historique : « Vos pères, où sont-ils ! » Par leur histoire, apprenons leur foi ; et peut-être leur foi, passant en nous, renouvellera les beaux jours de leur histoire !

Histoire du Protestantisme dans l'Albigeois et le Lauragais jusqu'à la Révocation de l'Édit de Nantes, 1685. Par Camille Rabaud. Sandoz et Fischbacher. 1873. P. 341 à 344.