I. De l’inspiration des Livres Sacrés.

Toute l’Écriture est divinement inspirée ; C’est l’éloge que Saint Paul a fait des Livres de l’Ancien Testament dans sa seconde Épître à Timothée. On n’en saurait rien dire de plus grand ; car que pourrait-il manquer à un livre qui est le Livre même de Dieu, et la production de son Esprit ? Mais on ne saurait aussi en dire moins, sans avilir infiniment la majesté de l’Écriture, et sans faire du Livre de Dieu le Livre d’un homme. Ce n’est pas assez de dire que toute l’Écriture est véritable ; plusieurs autres Livres peuvent avoir cela de commun avec elle ; mais tous les Auteurs de ces Livres ont pu ne pas toujours dire la vérité, et nous tromper, après s’être trompés eux-mêmes. Il n’y a point d’homme, si appliqué qu’il soit à la recherche de la vérité, et quelque droiture d’esprit et de cœur qu’il ait, qui ne soit encore sujet après tout cela aux éblouissements et aux surprises, et dont l’esprit ne puisse être gauchi par ses préjugés : hé ! le moyen de s’assurer que des guides qui peuvent tomber dans l’erreur, ne nous égarent jamais, quoi qu’il leur puisse très-bien être arrivé de ne nous avoir jamais égarés ? Si on se contentait donc de croire et de dire des Livres de l’Écriture sainte qu’ils ne contiennent rien que de vrai, il serait tout naturel, avant que de leur donner l’acquiescement le plus profond dont nos âmes sont capables, de savoir s’il ne pourrait pas y avoir dans ces Livres si respectés, et si honorés, quelque chose qui ne s’accorderait pas avec notre Raison, et qui nous paraîtrait contraire à la vérité, quelque chose enfin où le pieux Écrivain se serait trompé. Car si tous ces Écrits ont été faits par des hommes, et que venant à en rechercher l’origine nous ne puissions pas monter plus haut que l’esprit humain, l’Écriture n’est plus qu’au rang de tous les autres écrits, un principe flottant de notre foi, un Livre exposé au doute et à l’incertitude, qui laissant notre âme entre la persuasion qu’il ne nous dit rien que de vrai, et la crainte qu’il pourrait bien n’avoir pas toujours dit vrai, ne peut produire en nous tout au plus qu’une foi humaine, et une espérance humaine des biens éternels. Il n’y a donc pas de milieu, et il faut ou dire absolument avec saint Paul, que toute l’Écriture est divinement inspirée, ou avec les libertins et les profanes laisser là toute l’Écriture, comme un livre à qui il ne fait pas sûr de se fier, et le soumettre ainsi aux décisions d’une Raison fière et superbe, qui n’en prendra que ce qu’elle trouvera conforme à ses idées, et qui rejettera tout le reste ou comme faux, ou comme douteux, ou enfin comme peu utile et peu nécessaire. Mais un homme sage et judicieux, qui aura lu l’Écriture sainte avec réflexion, ne sera pas en peine quel parti prendre sur son sujet. Il y reconnaîtra par tout ce que Dieu qui se cache, comme disait Ésaïe, et qui sans se montrer à lui, lui fait entendre sa voix. Il dira alors, ravi en admiration, et il le dira justement ; Voix de Dieu, et non point d’homme ! Il entendra les choses magnifiques de Dieu, et entraîné par la grandeur des matières qu’il trouvera dans ce Livre, il avouera que la bouche de l’Éternel a parlé. Ce sont des hommes, il est vrai, qui l’ont écrit, mais des hommes qui ont été poussés par l’Esprit de Dieu, comme nous l’a dit L’Apôtre saint Pierre ; des hommes inspirés, les organes dont Dieu se servait pour parler aux hommes, et pour exposer à leurs yeux dans les trésors et les caractères d’une écriture humaine, les pensées même de Dieu, et les vérités les plus sublimes du troisième Ciel. Peut-on douter que ce n’ait été à la faveur d’une inspiration divine que ces saints hommes de Dieu, dont les Écrits ont fait premièrement la gloire des Juifs, et ensuite le bonheur des Gentils, ont semé çà et là dans leurs Écrits tant de prédictions merveilleuses ? Leurs Livres en sont tous remplis, et ce serait arrêter inutilement le Lecteur que de lui en rapporter des exemples : il les trouve lui-même partout. Mais d’où venait à ces hommes là tant de pénétration et tant de lumière, pour aller démêler, comme ils ont fait, dans les profondeurs de l’avenir des événements si imperceptibles ? D’où vient, par exemple, que dans un éloignement de près de deux mille ans, Moïse prédit qu’il s’élèvera en Israël un Prophète tel qu’il était lui-même, et que ceux-là seraient maudits qui n’écouteraient point ce Prophète ? D’où vient que Samuel, David, Ésaïe, Jérémie, et tous ces autres Ministres saints dont nous avons les Écrits, les ont remplis de prophéties, qui toutes ont été exactement accomplies, jusqu’à leurs moindre circonstances ? Que nos esprits forts et nos libertins donnent à leur imagination tout l’effort qu’il leur plaira : qu’ils promènent leurs pensées et leurs enthousiasmes sur le long et vaste espace de l’avenir, oseront-ils dire qu’ils reviennent à nous avec de nouvelles découvertes ; qu’ils ont vu à deux cents ans d’ici un homme d’un tel nom, se faisant par ses conquêtes un chemin au plus glorieux trône de l’Univers, et de dessus ce trône auguste donner de Édictes en faveur d’une nation que les Rois ses prédécesseurs avaient depuis soixante-dix années mise sous le joug, et transportée presque au bout du monde ? On sait que ce fut là une prédiction qu’Ésaïe fit de Cyrus, et l’événement la vérifiera toute entière. D’où savait-il cela, Ésaïe ? et d’où est-ce qu’un homme peut apprendre à voir de si loin ? Certes, il n’y a que Dieu qui puisse prévoir des événements de cette nature, parce que ces sortes d’évènements n’ayant nulle liaison naturelle avec les causes qui les doivent produire, et le nombre de ces causes avec toutes leurs circonstances se multipliant comme à l’infini, il est impossible qu’un esprit créé les embrasse toutes, et n’y en eût-il qu’une seule qui lui échappât, tout le reste serait perdu. Ce n’est pas encore tout, je demande à ce libertin et à cet impie s’il sait ce que pensera un homme qui n’est pas encore né, qui même ne naîtra que dans cent ans d’ici, et au fond de l’Amérique, ou des Terres Australes dont on n’a pas fait encore la découverte ; ce que cet homme après être né projettera dans son esprit, et quelle sera l’exécution et la réussite de ses projets. C’est peut-être en trop demander ; mais non ce n’est pas trop, c’est au contraire bien peu de chose au prix de ce qu’il faut savoir pour prédire des évènements tels que sont ceux qui font la matière de plusieurs Livres presque tout entiers de l’Écriture. Ces évènements sont renfermés jusqu’au temps de l’exécution dans les décrets de Dieu : et lequel est le plus aisé ou de découvrir les desseins d’un homme à deux mille lieues de nous, et qui n’est pas encore lui-même, ou d’entrer dans le cabinet de Dieu, de sonder ses pensées, et de découvrir ses décrets ? Qu’on avoue donc de bonne foi que ces hommes ont été véritablement inspirés, qui ont pu prévoir et prédire de telles choses : et s’ils l’ont été pour cela, peut-on douter raisonnablement que l’inspiration divine ne les ait pas éclairés et conduits pour écrire les Livres où ils nous ont appris les profonds mystères de la sagesse de Dieu, et de cet amour infini, que Dieu eût retiré de ses Prophètes les lumières de son Esprit lors qu’ils écrivaient des Livres qui devaient servir à toute l’Église de flambeau pour guider ses pas. Il fallait que des vérités qui ont leur source en Dieu même, coulassent immédiatement de cette divine source dans les canaux destinés à les porter jusqu’à nous, et que Dieu voulant instruire les hommes par le ministère de ces hommes saints qu’il avait choisis pour se révéler à eux, il conduit tellement leurs main et leur plume, que leur Écriture fût celle de Dieu, et qu’ils pussent dire en ce sens-là, ce que saint Paul a dit sur un sujet fort semblable, Nous sommes ouvriers avec Dieu. Cette inspiration rendait infaillibles ces sacrés Écrivains : l’Esprit de Dieu qui était en eux formait toutes leurs idées. C’était eux, à la vérité, qui pensaient, mais ils ne pensaient que selon que l’Esprit de Dieu leur donnait à penser. Écrivaient-ils des prophéties ? Dieu les écrivait premièrement lui-même dans leur esprit. Écrivaient-ils des lois et des ordonnances ? C’était Dieu qui les leur dictait. Écrivaient-ils l’histoire des premiers siècles du monde, ou celle de leurs ancêtres, et de leur nation ? C’était Dieu encore qui les guidait dans tous ces récits, et qui retraçait dans leur mémoire des faits demi effacés, ou qui mettait dans leur esprit, et faisait trouver sous leur plume, des évènements inconnus, que le temps, qui consume tout, avait fait entièrement disparaître de la mémoire des hommes. Quand c’était des choses qui s’étaient passées de leur temps, et sous leurs yeux, des choses quelque fois où ils avaient eu eux-mêmes beaucoup de part, le Saint Esprit ne faisait alors qu’imprimer plus fortement dans leur souvenir les choses qui s’y étaient conservées toutes entières ; mais comme l’ignorance est toujours dans l’esprit de l’homme à côté de son savoir, et que souvent même il arrive qu’il s’éblouit de ses propres lumières, le Saint Esprit par sa présence et son assistance perpétuelle remédiait à tous ces dangers. Il écartait de l’esprit et de la plume de son Écrivain, jusqu’aux moindres méprises, et jusqu’à l’ombre même de la fausseté. Il nous semble pourtant, à nous pauvres mortels, qui ne voyons les choses qu’à demi, et par un côté, qu’il y a quelque fois dans ces divins Livres des choses qui se contredisent, quelques nombres, par exemple, autrement comptés et calculés en un endroit, qu’en un autre ; mais nous ne devons nous en prendre qu’à notre ignorance, qui nous empêche de reconnaître les raisons de cette diversité. Et certes, il n’est pas étrange qu’en des choses qui dépendent de plusieurs circonstances et de plusieurs faits historiques dont la connaissance n’est pas venue jusqu’à nous, nos lumières se trouvent courtes pour pénétrer jusqu’au fond de ces sortes de difficultés. Avec un peu d’humilité de notre part, et une étude un peu appliquée de ces matières, qui d’ailleurs sont en fort petit nombre, on se tire assez aisément de ces endroits qui d’abord on pu faire quelque peine, et les livres où ils se rencontrent n’en perdent rein dans notre esprit de la persuasion où nous sommes de leur infaillibilité. Comme les idées des choses sont liées aux mots dont nous nous servons pour les exprimer, ce serait peu de dire que Dieu inspirait à ses Prophètes les choses qu’ils écrivaient, si on ne disait aussi qu’il en a conduit tous les termes. Une expression placée peut quelque fois extrêmement affaiblir, ou quelque fois même détourner le sens de ce qu’on veut dire, et alors il est fort à craindre que l’esprit du Lecteur ne perde de vue la pensée du Saint Esprit. Il n’est peut-être pas si facile de décider si le Saint Esprit a toujours suggéré lui-même aux Écrivains sacrés toutes les expressions qu’ils ont employées, et jusques aux moindres mots ; il y a plusieurs Théologiens de l’une et l’autre Communion qui sont dans ce sentiment ; mais il semble que cela a besoin de quelque distinction. Dans les choses graves et importantes pour la foi, ou pour les mœurs, dans les oracles et dans les prophéties, dans celles sur qui ont regardé le Messie et le règne de la grâce, il n’y a presque pas lieu de douter que le Saint Esprit en les inspirant à ses Écrivains ne leur ait aussi suggéré, et pour ainsi dire, dicté tous les termes ; et c’est pour cela que tous les termes en sont ordinairement si choisi, si profonds, et qu’ils contiennent un sens que les Interprètes ne manquent pas d’y remarquer ; mais dans les choses qui n’intéressent ni notre foi, ni nos mœurs, comme sont une infinité d’endroits qui regardent des faits historiques dont il ne nous peut revenir aucun avantage, en quelques termes qu’ils soient exprimés, c’est assez de croire que le Saint Esprit présidant sur ces narrations historiques, en la manière que nous l’avons tantôt dit, il a laissé à l’Écrivain de prendre telles expressions qui lui sont venues dans la pensée, fût-ce même quelque fois au préjudice de ce qu’on appelle pureté de style, et régularité de langage. Les Livres divins n’ont pas été faits pour plaire par la délicatesse et le choix des expressions, mais pour instruire et sanctifier par l’évidence de la vérité, et par la nature même des choses dont ils sont remplis. C’est en partie la raison de la diversité de style qui se trouve entre plusieurs de ces saints Écrits ; entre le Livre de Job, par exemple, et ceux d’Esdras et de Néhémie : entre le Livre d’Ésaïe et celui d’Amos : entre les Épîtres de saint Paul, et celles de saint Jean. Chacun de ces Écrivains a conservé son caractère, et pour ainsi dire, son tour d’esprit, et le Saint Esprit ou les a souvent laissés maîtres de leurs expressions, ou leur en a fourni à chacun de propres à son caractère particulier : et surtout qui fussent toujours convenables au sujet dont ils parlaient : ainsi un historien a parlé et écrit en historien, d’un style simple, aisé, et coulant ; un Prophète, qui avait l’esprit élevé, et rempli d’un feu divin, s’est exprimé ordinairement d’une manière grande et élevée, et son style a été enrichi des plus grandes et des plus brillantes figures du langage, de métaphores, d’apostrophes, d’hyperboles, et de tels autres tours de phrase qui étaient les plus propres à remplir l’idée du sujet, et à élever l’esprit des lecteurs et des auditeurs ; mais en tout cela, et pour finir ici cette matière de l’inspiration par un passage de saint Paul, C’était un seul et même Esprit qui faisait toutes ces choses, et qui distribuait diversement à chacun ses dons et ses opérations en la manière qu’il lui plaisait.

II. Des Livres de Moïse en particulier.

De tous ces divins Écrivains le premier en ordre, et, si on le peut dire, en dignité, ça été Moïse. Tous les autres qui sont venus après lui en ont parlé avec tant d’estime et de vénération, que s’il manquait quelque chose à ses Écrits pour y reconnaître l’inspiration qui en a été la première cause, cette foule de témoins, inspirés eux-mêmes de cet Esprit Saint qui avait conduit la main et la plume de ce grand Prophète, serait plus que suffisante pour nous les faire recevoir comme des Écrits tout divins. Ce ne serait pas un temps mal employé, ni une peine inutile, si on ramassait de tant différents Livres de l’Ancien Testament tous les témoignages que les Prophètes y ont rendu durant plus de huit siècles consécutifs aux Livres de Moïse. On entendrait les Samuel, les David, les Ésaïe, les Daniel, les Esdras, le Néhémie parler en l’honneur de ces Livres saints, et on les verrait se servir de tout leur zèle et de toute leur autorité pour ramener le peuple de Dieu aux lois de moïse, et le faire aller puiser dans cette première source les eaux pures de la foi et de la piété. Mais un seul de ces saints Prophètes suffira pour tous, c’est Malachie, le dernier qui ait parlé et qui ait écrit dans l’ancienne dispensation par une inspiration divine, et dont le Livre fait la clôture de tous ceux du Vieux testament, ou plutôt c’est Dieu lui-même qui prenant, pour ainsi dire, congé de son peuple, dans le dessein de ne lui envoyer plus de Prophètes, jusques à la venue du grand Prophète, le Messie, promis depuis longtemps, et dans tant d’oracles, parle ainsi aux juifs à la fin du Livre de Malachie : Souvenez-vous de la Loi de Moïse, mon serviteur, entre les mains duquel je déposai sur la montagne d’Oreb mes lois et mes ordonnances[1]. Les temps s’écoulent, et les siècles au bout desquels Dieu avait marqué la venue du Messie, étant disparus, le Messie vient, il prêche, et on l’entend dès ses premières prédications s’écrier tout haut : Je ne suis point venu pour abolir la loi ni les Prophètes, mais pour les accomplir[2]. Dans un autre endroit : Enquérez-vous diligemment des Écritures, elles rendent témoignage de moi, et si vous croyiez Moïse, vous me croiriez, car il a écrit de moi.[3] Ailleurs encore : Ils ont Moïse et les Prophètes, qu’ils les écoutent. Partout, c’est Moïse que Jésus-Christ produit aux Juifs comme un témoin après la déposition duquel l’incrédulité doit avoir la bouche fermée. Les Apôtres ont tous suivi la même méthode, et les Écrits de Moïse ont été pour eux des sources inépuisables d’instructions et de preuves pour la confirmation des vérités de la grâce et de l’Évangile. C’est que Dieu avait parlé à Moïse comme un ami avec son ami, pour qui il n’avait rien de réservé, et Dieu l’avait mis dans une espèce de point de vue d’où il pouvait voir également le passé et l’avenir. Le présent était sous ses yeux, il avait cela de commun avec tous les autres hommes, il en a donc pu parler comme eux. Mais le passé et l’avenir, c’était Dieu qui les lui faisait voir, et qui lui donnait des yeux pour l’un et pour l’autre. A la faveur de ces yeux divins que ce saint homme avait, comme les animaux mystérieux de l’Apocalypse, devant et derrière, il pénètre dans l’avenir le plus éloigné, et il nous en rapporte des prédictions admirables, et à la faveur de ces mêmes yeux, ou de la même illumination, ses regards vont percer jusques dans le fond de ces temps anciens où les plus grands évènements disparaissent avec les petits, et, remontant ainsi jusqu’à la première origine des choses, il y découvre des merveilles que nous n’aurions jamais sues sans lui, et il en compose l’histoire. Son premier dessein a été de faire l’histoire de sa nation, et d’apprendre aux siècles suivants par quels commencements, d’abord si petits, mais infiniment glorieux, s’était formé peu à peu ce peuple saint que Dieu avait depuis peu de temps fait sortir d’Égypte, et dont il lui avait donné la conduite. De douze Patriarches, tous enfants d’un même père, il voit naître en moins de deux siècles et demi un peuple de près de deux millions d’âmes. Au dessus du père de ces Patriarches, c’était Jacob, autrement appelé Israël, ce nom fait un grand éloge, il veut dire vainqueur du Dieu fort, au dessus donc de Jacob se trouve Isaac, né par un miracle de Dieu, et par un nouveau miracle de soumission aux ordres du Ciel, présentant volontairement son cou au glaive d’un père qui n’aurait rien de plus cher au monde que ce cher enfant, s’il n’avait infiniment plus aimé Dieu ni qu’Isaac, ni que lui-même. Par tous ces degrés, si marqués et si admirables, le peuple Hébreu se voyait ramené par l’histoire de Moïse jusqu’à Abraham, le rocher, comme disait Ésaïe, d’où ils avaient été tirés, et en qui avait commencé cette distinction de peuples qui était depuis devenue si célèbre. Abraham était né dans le pays des Caldéens, et dans une ville idolâtre, dont le nom d’ Ur qu’elle portait, et qui dans la Langue du pays veut dire du feu lui avait, à ce qu’on croit, été donné, parce que ces idolâtres y adoraient le feu, ou le soleil, le centre du feu et de la lumière. C’était donc là que Dieu était allé choisir et prendre Abraham, et ayant ensuite traité alliance avec lui, il avait restreint dans sa maison et dans sa race toutes les plus illustres prérogatives de cette alliance. Abraham était descendu de Sem, et Sem était un des fils de Noé. A ce mot nous nous voyons ramenés au temps du déluge, tout ce qu’il y avait eu jusqu’alors d’hommes sur la terre périt à nos yeux, et tout le genre humain est étouffé dans les eaux, à la réserve de huit personnes, qui conservent miraculeusement leurs vies, avec celles de toutes les différentes espèces d’animaux dont la terre avait auparavant été peuplée. Mais Moïse ne s’est pas arrêté là, quoi que jamais historien avant lui n’eut été capable d’aller si loin. Plusieurs, à la vérité, avaient appris quelque chose d’un si mémorable évènement par une tradition confuse qui s’en était conservée dans les familles, mais qui ayant passé des Phéniciens et de Caldéens aux Grecs, s’était tellement chargée de fables, que la vérité ne s’y reconnaissait plus. Moïse seul nous en a pu faire un récit fidèle, et Moïse seul a pu encore nous mener jusques au-delà du déluge, et nous faire remonter à l’origine du monde. C’est peu de dire pour un historien comme lui, qu’il a vécu en un temps beaucoup plus proche de ceux où ces choses étaient arrivées, que nous les autres historiens qui en ont parlé ; c’est encore peu de dire à son avantage qu’étant né dans une famille de Patriarches, et n’y ayant eu de lui jusqu’à Adam que cinq ou six hommes entre deux, ainsi qu’on peut le montrer par la suppuration des années de leur vie, il a pu savoir la vérité d’une infinité de choses dont le reste du monde, plongé dans le vice et dans l’erreur, avait laissé éteindre le souvenir. Car quoi que Noé ait été durant six cents ans contemporain de Methusela, qui l’avait été près de deux cent cinquante ans d’Adam, qu’Abraham eût cinquante-huit ans quand Noé mourut, et qu’entre Abraham et Lévi, bisaïeul de Moïse, Jacob, petit fils de l’un, et père de l’autre, ait pu faire couler la pureté de la Tradition dans toute sa race, il est si peu assuré qu’Abraham ait été instruit de toutes ces choses par Noé, ou par Sem, et il est si peu ordinaire que les choses venues de si loin et qui ont passé par tant de siècles, tiennent à l’esprit, ou s’y conservent toutes pures, que Moïse avec tous ces secours, quand il les aurait eus encore plus grands qu’on ne peut raisonnablement se le figurer, aurait été incapable de faire une histoire aussi suivie, et aussi circonstanciée qu’est la sienne. Surtout, comment aurait-il pu nous faire l’histoire de la Création ? Adam, qui n’avait été créé que le dernier jour, ne pouvait pas savoir par lui-même ce qui s’était avant ce jour là ; et s’il l’a su, comme il ne faut pas douter, ce n’ont pas été ni ses yeux ni ses oreilles qui le lui ont dit : il faut que Dieu lui-même le lui ait appris ; et c’est aussi de Dieu que l’a su Moïse. Aussi ne se peut-il rien voir de plus grand et de plus divin, que la manière dont il raconte cette histoire ; on y sent partout la force de l’inspiration, et l’on voit bien que quand il fait, par exemple, dire à Dieu, Que la lumière soit ; que la terre soit, et ainsi du reste, c’est Dieu seul qui lui a appris ce que Dieu seul avait été capable de faire. Les païens qui ont lu cette narration, en apparence si simple, mais si grande en effet, n’ont pu s’empêcher d’y reconnaître cette sublimité, et d’admirer dans ces deux mots de Moïse, Que la lumière soit, et la lumière fut, une majesté de pensée et d’expression qui n’en a point de semblable. Tout est grand et digne de Dieu dans la manière dont Moïse nous raconte que s’est faite la Création. On ne voit point dans ce récit une matière préexistante qui se soit trouvée comme par hasard sous la main du Créateur, et de laquelle il ait fait le monde, comme un potier fait un vase d’une argile informe et grossière. C’est ainsi que se le sont imaginé ceux d’entre les anciens philosophes dont les spéculations ont été le moins déraisonnables sur un sujet si important : on ne doit pas en être surpris ; ils ne connaissaient point Dieu, et quand on ignore le premier être, l’origine de tous les autres se cache aisément à l’esprit, qui ne peut rien voir au dessus de lui, et le passage du néant à l’être est un abîme où la Raison se perd, et ses lumières s’éteignent. Mais si Moïse est grand et merveilleux dans le récit abrégé des choses les plus remarquables qui étaient arrivées depuis le Création du monde jusqu’au temps où il a vécu, l’histoire qu’il a écrite de ce qui était arrivé de son temps n’est pas moins pleine de merveilles. L’incrédulité s’en étonne, et ses vues étant trop courtes et trop bornées pour pouvoir embrasser tant de grands objets, elle rejette ceux qui ne sont pas à sa portée. Les prodiges arrivés en Égypte, le passage de la mer Rouge, la Colonne de nuée et de feu, la manne descendant du ciel tous les matins durant quarante ans, et diverses autres merveilles de la grâce et de la protection de Dieu sur son ancien peuple, révoltent l’esprit des profanes, et attirent à Moïse l’injuste reproche d’avoir rempli son histoire de faits inventés pour l’embellir.
Cependant ils ne sauraient dire eux-mêmes sur quoi ils fondent cette accusation. S’ils savent ce que Dieu peut faire, rien de ce qui leur paraît de plus incroyable dans tous ces récits ne les surprendra, et s’ils font réflexion que Moïse n’a pu imposer à tout un peuple, composé de plus de quinze cent mille personnes, et qui est pris lui-même à témoin de tous ces prodiges, ils verront bien qu’il ne peut y avoir eu que la vérité qui ait mis son histoire hors d’atteinte à la contradiction, et à la calomnie. Tous les Prophètes qui sont venus après lui ont mis chacun son seau à ces incroyables Ecrits, comme nous l’avons remarqué plus haut, et il n’y aura plus rien de sûr dans le monde si on peut douter de la vérité des Livres de ce grand Prophète. Un esprit sage et solide ne croit pas aisément, mais aussi ce n’est plus sagesse et solidité, c’est fierté, que de refuser de croire une chose, sans autre raison que parce qu’elle n’est pas du cours ordinaire, et que nous n’en avons point vu de semblable.

III. De l’intégrité du texte Hébreu des Livres de l’Ancien Testament.

Moïse et les autres Prophètes, tous Hébreux de naissance, et écrivant pour des Hébreux, qui étaient leur Langue maternelle. C’était la plus ancienne Langue du monde ; celle qu’Adam avait parlé, et que Dieu avait parlé avec Adam, et ensuite avec Noé, avec Abraham, et les autres Patriarches ; celle enfin en laquelle il donna sa Loi sur la montagne de Sinaï, et en laquelle il se révélait à tous ses Prophètes. Elle s’était conservée parmi le peuple de Dieu jusqu’à la captivité de Babylone, depuis ce temps il n’en resta plus que quelques traces dans la Langue Caldaïque et dans la Syriaque, et les livres de l’Ancien Testament sont depuis plus de deux mille ans les seuls Livres Hébreux qu’il y ait au monde. C’est là le sort des langues vivantes, elles fleurissent durant quelque temps, peu à peu elles se mêlent avec d’autres langues, et de ce mélange il s’en forme de nouvelles, qui faisant disparaître ces premières-là de l’usage ordinaire des hommes, on ne les trouve plus que dans les livres. Avec la pureté du langage Hébreu dans lequel les Prophètes ont écrit leurs livres, les choses mêmes qu’ils ont écrites se sont conservées pures, et sont venues jusqu’à nous sans rien perdre de leur vérité et de leur sainteté. Il aurait manqué quelque chose aux grades vues de la Providence si elles s’étaient bornées à conserver à la seule Église d’Israël les divines Écritures dans toute leur pureté : Dieu voulait que ce fut une source ouverte[4] non seulement à la maison de David, et aux habitants de Jérusalem, il voulait aussi que nous puissions tous aller avec joie puiser dans cette fontaine de salut[5] les eaux de la grâce, mais il fallait pour cela que Dieu empêchât qu’elles ne perdissent dans ce long trajet qu’elles avaient à faire pour venir jusques à nous, cette admirable pureté qu’elles avaient eue dès leur origine, et qui en fait tout le prix. Les livres des Juifs devaient être ceux des Chrétiens, et Dieu également attentif sur les besoins de l’ancien et du nouveau peuple, leur laissait à tous en commun dans ses Ecritures les instructions qui devaient faire le bonheur de l’un et de l’autre : Toutes ces choses, disait saint Paul aux corinthiens[6], ont été écrites pour nous servir d’instruction, à nous à qui les derniers temps sont parvenus. Il était à craindre que les Livres sacrés ne souffrissent quelque altération durant la captivité de Babylone : la Judée n’était plus habitée par le peuple de Dieu, Jérusalem et le Temple ne subsistaient plus, ce qui était échappé de Juifs à l’épée des Babyloniens, n’était que le triste débris et les misérables restes d’un peuple chargé de crimes, infidèle à son Dieu, nourri dans l’irréligion, et abandonné à l’idolâtrie. Quel soin pouvait-on attendre qu’auraient des Livres divins des gens ainsi faits, qui traînaient avec leurs chaînes leurs vices et leurs erreurs ? Mais Dieu y avait pourvu, il avait des Prophètes dans Babylone, comme il en avait eu dans Jérusalem, Ézéchiel, Daniel, Esdras, Néhémie, et tels autres, qui étaient comme des Dépositaires les Livres Sacrés, et qui au retour de la captivité les reportèrent dans la Judée tout tels qu’ils en avaient été emportés. Ce fut même dans ce temps heureux d’Esdras et de Néhémie, d’Agée, de Zacharie, et de Malachie, que les livres de l’Ancien Testament, grossis par les Écrits de ces derniers Prophètes, prirent, pour ainsi parler, une nouvelle forme dans l’arrangement où Esdras les mit, et où nous les avons encore aujourd’hui. Les siècles suivants ne furent pas, à la vérité, si heureux pour l’Église d’Israël, que l’avaient été les précédents. Chaque âge avait eu ses Prophètes et ses hommes inspirés, et autant qu’il y avait eu de Prophètes, autant y avait-il eu de surveillants et de gardiens fidèles pour conserver la pureté des divins Écrits. La Synagogue n’eut plus de Prophètes depuis Malachie, et l’Écriture sainte fut laissée entre les mains d’hommes faillibles, sujets à se méprendre dans les copies qu’ils faisaient de l’Écriture, et à y laisser couler par inadvertance, ou par l’éblouissement ici d’un préjugé, et là d’un autre de petits changements, qui se multipliant avec le temps sous la plume des Copistes, auraient pu beaucoup gâter ces Écrits sacrés.
Mais Dieu y pourvut encore d’une autre manière. Il inspira dans l’esprit des Juifs de ces derniers temps où ils n’avaient plus de Prophètes, un si grand respect pour les Livres saints, qu’ils n’auraient osé, pour rien au monde, ni se relâcher un moment en les transcrivant, ni en changer une seule lettre. S’il s’était glissé la moindre erreur dans les exemplaires, ils n’auraient osé s’en servir, et ils auraient cru commettre une impiété, que de mettre entre les mains ou de leurs enfants ou du Public un volume de l’Écriture Sainte, qui n’eut pas été revu et corrigé avec toute l’exactitude imaginable. Que ç’ait été dans cet espace de temps, et au siècle des Maccabées, comme l’ont cru plusieurs savants, que commença à se former dans le sein de ce peuple cette fameuse révision du Texte Hébreu, à laquelle on a donné le nom de Massore ; ou, comme veulent les autres, que ce n’ait été que plus de six cents ans après, et vers le commencement du cinquième siècle, qu’elle fut composée par divers Docteurs juifs, qui se donnèrent une peine incroyable pour compter non seulement tous les mots, mais encore toutes les lettres de l’Écriture sainte, quoi qu’il en soit, dis-je, du temps de cette fameuse Massore, il parait par là, aussi bien que par diverses autres preuves qu’il serait aisé d’en produire, jusqu’à quelle exactitude les juifs ont porté leur vénération pour les Livres de leurs Prophètes, affin d’en prévenir jusqu’à la moindre altération. Par ce moyen l’Écriture sainte eut autant de gardiens fidèles et vigilants, qu’il y eut non seulement de Sacrificateurs et de Docteurs en Israël, mais même d’Israélites. Aussi ni Jésus-Christ, ni Jean Baptiste son précurseur, qui trouvèrent tant de désordres à reprendre dans les Sacrificateurs et dans les Scribes de leur temps, et qui les ont si fortement censurés de leur hypocrisie, de leur ambition, de leur avarice, et de leur négligence dans la conduite des âmes, ne leur ont jamais reproché d’avoir ou falsifié, ou laisser falsifier les Écritures. Au contraire, Jésus-Christ renvoie et les Docteurs et le peuple à la lecture de la Loi et des Prophètes, sans les avertir nulle part qu’il s’y fut glissé des changements. Les Apôtres ne s’en sont aussi jamais plaints, et quand saint Paul a eu à relever les avantages de sa nation, il a dit qu’ils étaient grands en toute manière, surtout en ce que les oracles de Dieu lui avaient été confiés[7]. Or si les Juifs eussent mal répondu à l’honneur que Dieu leur avait fait de déposer entre leurs mains ses propres Écrits, et qu’ils eussent ou négligé de les conserver tels qu’ils leur avaient été confiés, ou que par des motifs encore plus criminels ils les eussent corrompus eux-mêmes, avec quelle force et avec quel zèle saint Paul ne leur aurait-il pas reproché ou leur négligence ou leur infidélité dans la garde de ces saints Livres ? Aussi Philon Juif assure-t-il que jamais on ne s’était porté dans sa nation à cet attentat, de corrompre l’Écriture, et qu’ils auraient tous mieux aimé mille fois mourir, que d’y changer un seul mot. On pourrait appuyer ce témoignage de plusieurs autres, pris des Livres des Juifs, si la chose était nécessaire. Bien loin donc de soupçonner de crime les Juifs qui avaient vécu avant le temps de Jésus-Christ et des Apôtres, nous leur devons des louanges de l’exactitude et de la fidélité avec laquelle ils ont conservé les Livres Divins. On ne doit pas non plus soupçonner ce peuple d’avoir été moins jaloux de la pureté des Écritures depuis que nous les avons reçues d’entre ses mains : ce que nous venons de dire du prodigieux soin qu’ont eu ses Docteurs de composer leur Massore, ou de l’achever quatre cents ans après la venue de Jésus-Christ, est une preuve convaincante de leur respect pour ces divins livres. Et quand on considère de plus l’inutilité de ces prétendus changements, il est surprenant qu’on ait pu accuser les juifs d’avoir commis un tel sacrilège. Premièrement ce n’est point des Juifs incrédules et de la Synagogue rebelle que les Chrétiens ont eu les Livres Hébreux de l’Ancien Testament : les Juifs qui se convertirent du temps des Apôtres, et dont le nombre ne se comptait d’abord dans Jérusalem que par milliers, n’apportèrent-ils pas avec eux dans l’Église les Livres de l’Écriture sur la foi desquels ils s’étaient eux-mêmes fait Chrétiens ? L’Église voyait venir à elle des Juifs de toutes parts, et elle recevait avec eux les Livres de l’Écriture sainte, avant qu’une main sacrilège eût pu en corrompre la pureté. Et puis, à quoi aurait servi cette corruption ? A nous cacher les oracles qui avaient regardé le Messie ? C’était bien, sans doute, cela que les Juifs obstinés auraient attenté de faire ; mais l’évènement les justifie pleinement de cet attentat : la Loi, les Psaumes, les Prophètes, tout est plein de ces oracles où le Saint Esprit avait marqué le Messie ; et qui prendrait la peine de les rassembler tous, et de les mettre par ordre, il aurait moins des prophéties de Jésus-Christ, que sa véritable histoire. Un seul passage, à proprement parler, a alarmé ici les Chrétiens, et leur a mis les plaintes dans la bouche contre les Juifs : c’est la mot caari pour celui de caaru, ou caarou, qui se trouve au verset 17 du Psaume 22. Tout le monde sait que ce Psaume contient une vive peinture des souffrances du Messie, et que sa croix en particulier a été marquée dans ces paroles du verset 17 ils ont percé mes mains et mes pieds. C’est ce que veut dire le Texte Hébreu si on y lit caarou, mais si on lit caari comme il y a aujourd’hui dans les Bibles Hébraïques, il faudra, ce semble, traduire, comme un lion, mes mains et mes pieds. Ce changement du mot caarou en celui de caari aurait été fort aisé à faire, puisque dans les caractères Hébreux toute la différence ne consiste qu’en une seule lettre, ou plutôt dans le jambage un peu plus court de la dernière lettre ; c’est un u si on lui donne toute sa juste longueur, et voici la forme ך : mais si on laisse la jambe tant soit peu plus coutre, et qu’on l’écrive de cette manière ר , ce n’est plus un u, c’est un i. Cette petite différence, qui souvent fuit à l’œil en lisant les Livres Hébreux, en fait une fort grande dans le sens ; car avec un u, caarou, c’est ils ont percé, et avec un i, caari ce sont deux mots en un qui veulent dire, comme un lion. Les Juifs ont tort de se plaindre que les Chrétiens aient introduit dans quelques-uns de leurs anciens Exemplaires le mot caarou, pour pouvoir lire dans ce Texte une prédiction du crucifiement de Jésus-Christ, et rien ne peut mieux les justifier de ce reproche que le peu d’usage que nous faisons aujourd’hui de cette lecture, puisque, comme nous l’avons dit, les Bibles Hébraïques dont nous nous servons ont toutes le mot « caari », au lieu de celui de caarou.Mais les Chrétiens ne sont pas, à mon avis, guère mieux fondés de reprocher aux juifs d’avoir corrompu ce Texte, en mettant « caari » en la place de caarou, pour faire disparaître de ce verset l’idée d’un crucifiement. Leur Paraphrase Caldaïque, qui peut avoir été faite dans un quatrième ou cinquième siècle, les justifie assez solidement de ce reproche, puisqu’elle a traduit, ou paraphrasé ainsi ce verset, ils ont creusé comme un lion, mes mains et mes pieds ; car si elle a retenu le mot caari, elle a en même temps rempli le sens en ajoutant, ils on t creusé, ou « percé ». Et ce qui achève d’éloigner jusqu’au plus léger soupçon que ce Texte ait été corrompu par les Juifs incrédules, c’est que leur propre Massore avertit qu’il faut expliquer ici caari par caarou, et qu’il faut par conséquent traduire, ils ont percé, et non pas, comme un lion, qui ne signifierait ici rien, à moins qu’on n’y supplée, comme a fait la Paraphrase Caldaïque, ils ont creusé, ou percé, ou tel autre verbe semblable. De l’aveu donc des Rabbins qui ont composé la Massore, caari n’est pas dans ce Texte, comme il l’est Nomb. 24.9. et Esa. 38. 13. un nom composé de deux mots, qui veuille dire, comme un lion : mais c’est un verbe qui signifie ils ont percé, soit qu’il ait été mis en la forme d’un participe, ou d’un nom verbal, comme quelques autres mots qui se trouvent au pluriel avec cette même terminaison, tels que sont ceux de cari, pour carim, 2 Rois 11.4. de gnammiim Psa. 144. 2. et Lam. 3. 14. et plusieurs autres, qui ont été remarquée par les Savants, et rapportés sur cette matière : soit que par une exception à la règle ordinaire des verbes dont la troisième personne du pluriel se termine en ou, la terminaison de celui-ci ait été changée en i, comme elle l’a été en un autre verbe, Esd. 10 44. Mais ce en quoi les Juifs d’aujourd’hui sont inexcusables, et font voir leur mauvaise foi, c’est de prendre le mot caari en un autre sens que ne l’avaient fait les Auteurs de leur Massore, et cinq ou six cents ans avant eux, les Auteurs de la Version appelée des « Septante », qui avaient traduit comme nous faisons, ils ont percé. Leur autorité, au reste, ne peut être ici que d’un grand poids, puisque ayant fait leur Version, comme nous verrons tout à l’heure, longtemps avant la venue de Jésus-Christ, ils n’ont pu avoir dans l’esprit sur l’explication de ce passage aucun des préjugés qui se sont élevés entre les Juifs modernes et nous. Car il faut de deux choses l’une, ou que du temps que se fit la célèbre Version des Septante il y eut dans les Exemplaires Hébreux caarou, et non caari, ou qu’ils aient pris le mot caari dans le sens que la Massore a marqué depuis ce temps là : or lequel de ces deux partis que l’on prenne, il ruinera la cause des Juifs, et fera triompher celle des Chrétiens : la chose parle d’elle-même. Il ne m’appartient pas de décider en une matière si litigieuse, et de pure Critique, surtout dans une Préface où ces sortes de sujets n’entrent qu’incidemment ; mais je dirai pourtant qu’il me parait plus raisonnable de croire que les Septante n’ont pas lu autrement que nous ce Texte du Psaume, et que ce n’est pas une raison suffisante pour conclure de ce qu’ils l’ont traduit par ils ont percé, qu’il y avait de leur temps caarou, et non pas caari, puis il me parait après tout ce que nous venons de dire, que « caari » a pu être traduit en ce sens. Il en est à peu près de cela comme du célèbre passage de la Genèse, ch. 8. 7. que les mêmes Interprètes ont rendu, Le corbeau étant sorti, ne revint plus ; au lieu que toutes les autres Versions portent que le corbeau revint. Une si grande contrariété dans les Traductions a fait croire que le Texte Hébreux avait été changé depuis la Version des Septante ; et cependant ce n’a été que de la différente manière d’expliquer le verbe original schoub, qui a été pris par ces anciens interprètes en un sens tout autre que celui où les modernes l’ont pris, qu’est née cette contrariété qui se trouve dans les Version, ainsi qu’on pourra le voir plus au long dans la Note sur ce Texte.

IV. De la Version des Septante.

Ce que nous venons d’alléguer de la Version des Septante, et les fréquentes citations que nous en avons faites dans nos Notes sur le Vieux et sur le Nouveau Testament, nous oblige d’en parler ici, et de la faire connaître en peu de mots à nos peuples, pour l’instruction et l’édification desquels cette Préface est destinée. Les Livres de l’Écriture sainte, écrits originairement en Hébreu, n’avaient point encore été traduits en aucune Langue avant la captivité. Les Juifs seuls possédaient le divin trésor des Ecritures, et jaloux de cette gloire ils voulurent l’avoir eux seuls, et crurent tous les autres peuples du monde indignes de la partager avec eux. Ces peuples de leur côté ne se mettaient guère en peine de savoir l’histoire des Juifs, et méprisaient leur Religion, et comme ils avaient eux-mêmes leurs dieux, ils avaient aussi leurs lois, leurs histoires, et leurs sciences particulières. Mais Dieu, dont la Providence ménageait cet éloignement réciproque de sentiments et d’inclinations entre les Juifs et les autres peuples, pour mieux conserver parmi le sien la pureté de la Religion, permit enfin que les Écritures passassent des mains des Juifs dans celles des Grecs par une Traduction qui en fut faite en la langue de ces derniers. Il voyait approcher les temps où il n’y plus de différence du Juif et du Grec, et où des Livres divins d’un nouvel ordre et d’un nouveau caractère, l’Évangile de son Fils, et les Épîtres des saints Apôtres, devaient être écrits en Grec, pour l’instruction de tous les peuples de l’Univers. En ce temps donc, et quelque deux cents ans avant la naissance de Jésus-Christ, parut cette célèbre Version Grecque, qui est appelée des Septante. Elle fut faite à Alexandrie en Égypte, où il y avait beaucoup de familles Juives, sous le règne de Ptolomée, Roi d’Égypte, surnommé Philadelphe. On dit que ce Prince, curieux de ramasser tout ce qu’il y avait au monde de meilleurs Livres, pour en former une bibliothèque des plus rares et des plus nombreuses qui se fussent encore vues, en une passion extrême de recouvrer les Livres de Moïse et des autres Prophètes, et que voulant les y avoir en une Langue qu’il pût entendre lui-même, il écrivit au pontife de Jérusalem pour lui demander un certain nombre de Juifs habiles, qui pussent traduire ces Livres en Grec. Le Pontife choisit pour cet effet six hommes de chaque Tribu, qui faisaient en tout le nombre de 72 et que l’on a depuis appelés pour abréger, et pour se servir du compte rond, les Septante. Philadelphe reçut ces Juifs avec diverses marques d’honneur, et afin qu’ils pussent travailler avec plus de loisir et de repos à leur Version, il les envoya dans l’Ile de Pharos, au voisinage d’Alexandrie, où il leur avait fait préparer un logement commode pour les recevoir. Au bout de 72 jours leur version fut achevée ; ils n’y mirent pas un seul mot dont ils ne fussent convenus tous ensembles, et après que par unanimité parfaite de sentiments ce grand ouvrage eut reçu sa dernière perfection, ils le présentèrent au Roi, qui le reçut avec joie, et qui ensuite renvoya ces 72 Interprètes à Jérusalem, comblés d’honneurs, et de magnifiques présents. Un Écrivain nommé Aristée, que l’on dit avoir été à la cour de Philadelphe, est le premier qui a ainsi fait l’histoire de cette Version. Il a imposé par la manière libre et hardie avec laquelle il fait ce récit, à la crédulité des siècles suivants, et il n’est pas étrange que Josèphe, qui vivait du temps des Apôtres, s’y soit laissé surprendre. Josèphe, tout judicieux qu’il était, et attaché à la Cour de Vespasien, était pourtant Juif, et c’est une espèce de péché originel à un Juif, que de prendre sans discernement tout ce qu’une fiction ingénieuse a pu inventer dans un fait d’histoire, pour en faire honneur à sa nation. Philon est venu après Josèphe, et moins sage encore et judicieux que lui, il a non seulement pris pour véritable tout ce qu’Aristée avait dit de cette Version, et de ces Interprètes, mais pour l’embellir d’avantage, il y a ajouté quelques nouveaux traits, et il a dit que ces Interprètes étaient tous, comme autant de nouveaux Prophètes, inspirés par le Saint Esprit, qui leur faisait avoir à tous les mêmes pensées, et prononcer les mêmes mots. Le merveilleux d’une chose croît et augmente de relation en relation, et en passant d’une bouche à l’autre ; ces Interprètes eurent enfin chacun sa petite chambre à part, où ils travaillaient séparément à leur ouvrage ; et au bout de leur travail il se trouva qu’ils avaient tous écrit la même chose, et dans les mêmes termes, comme s’ils se fussent copier l’un l’autre. Saint Justin martyr se laissa persuader que cela était en effet ainsi arrivé ; il l’a écrit, et à la faveur d’un si grand nom le bruit s’en est répandu dans le monde, et on y a ajouté foi. Mais il y a longtemps qu’on est revenu de tous ces récits, et qu’on ne les traite plus que de fables. Aristée, qui y a le premier honneur de l’invention, était un Juif Helléniste, qui pour rendre plus recommandable la Version Grecque dont nous parlons, feignit qu’elle avait été demandée par le Roi Ptolomée, et que 72 Juifs envoyés de Jérusalem à Alexandrie, y avaient travaillé. Il ne faut qu’ouvrir les yeux, et se servir un peu de son jugement en lisant sa petite histoire, pour s’apercevoir bientôt que ce n’est qu’une agréable fiction, rehaussée de tout ce qui était capable de lui donner le plus de relief. Le reste qui a été ajouté après Aristée est tout du même esprit et du même ordre, rien n’y est dans son naturel. Il est certain cependant, et c’est tout ce qu’il y a de vrai, qu’avant la venue de Jésus-Christ il y avait une Version Grecque des Livres de l’Ancien Testament ; que cette version était en usage non seulement à Alexandrie, où elle avait été faite, comme il paraît entre autres choses par le Grec de cette Version, qui est du style de ce pays là, mais encore dans toutes les Synagogues Grecques, où des Juifs Hellénistes, c’est-à-dire, des Juifs qui parlaient grec dans Jérusalem, et dans plusieurs autres villes de la Judée, et de la Syrie ; et que les Apôtres, enfin, se sont souvent servis de cette Version, et l’ont citée dans leurs prédications et dans leurs Épîtres. Ce fut principalement cet usage que les Apôtres en avaient fait, qui acquit à cette Version une si grande estime dans toutes les Églises Chrétiennes durant les quatre premiers siècles, que saint Augustin et quelques autres Pères lui ont donné le nom de divine. Saint Jérôme a été un des premiers qui a osé s’opposer au torrent de cette opinion ; aussi n’y avait-il peut-être pas eu jusqu’à lui d’homme capable de sentir tous les défauts de cette Version, et d’en entreprendre une en Latin sur le Texte Hébreu. Cette Langue avait été auparavant fort négligée parmi les Pères grecs et les Latins, qui contents de l’ancienne Version, à laquelle ils donnèrent le nom de Bible des Septante, par les raisons que nous avons vues, et comme pour le rendre encore plus respectable par un si grand nombre, s’imaginaient que rien ne pouvait manquer à son exactitude et à la fidélité. Ils se trompaient en cela ; cette Version a ses beautés, mais elle a aussi ses tâches, et il ne suffirait pas d’une Préface comme celle-ci pour marquer tous les endroits où elle s’est visiblement écartée de l’Original, tantôt en ajoutant des mots et des choses qui ne sont pas dans le Texte Hébreu ; tantôt eu supprimant quelque chose, et souvent en donnant à des mots Hébreux un sens qu’ils n’ont pas. Ceux qui encore aujourd’hui conservent pour cette Version une vénération approchante de celle que l’Eglise des premiers siècles a eu pour elle, disent que nous ne l’avons pas toute pure, et qu’elle a été altérée dans la suite des temps : je le crois comme eux, mais aussi il n’est pas croyable que ces altérations et ces corruptions soient en si grand nombre, qu’elles puissent avoir eu lieu en beaucoup d’autres endroits où l’on ne saurait justifier cette Version d’avoir mal rendu le sens de l’Original. Qu’on s’en serve donc comme d’une Traduction très ancienne, et très utile, mais que ce ne soit jamais au préjudice du respect qui est dû au Texte Hébreu, de peur de mettre en la place d’un Prophète un Juif ou ignorant, ou prévenu, et de préférer les eaux d’un ruisseau venu de loin, et qui a passé par des terres marécageuses, à la source même où l’eau est sans aucun mélange, et a encore toute sa pureté. La longueur que cette Préface prend insensiblement sous la main ne nous permettant pas de nous étendre sur les autres Versions de l’Écriture, je viens à la notre pour finir là cet article. La Version Française dont nos Églises se servent fut faite vers le commencement de notre Réformation : elle fut retouchée dans la suite, et à mesure que notre Langue a laissé vieillir des mots, ou de certains tours de phrase, qui ont cessé d’être en usage, les uns en un temps, et les autres en un autre, il a été nécessaire de retoucher cette Version. C’est ce que nous avons fait nous-mêmes dans cette Édition de la Bible ; mais de telle sorte pourtant que lorsque nous avons eu à faire des changements tant soit peu considérables, nous les avons renvoyés dans les Notes, comme nous l’avions observé il y a dix ans dans l’Édition que nous donnâmes alors du Nouveau Testament, avec des Notes que nous avons fait réimprimer ici, et auxquelles nous en avons ajouté beaucoup d’autres. En général on doit avouer, que comme il n’y a point de Version de l’Écriture si peu exacte et si fautive, que les vérités du salut n’y paraissent en mille endroits, il n’en est point aussi, et il ne saurait même y en avoir de si parfaite, que la faiblesse du Traducteur ne s’y remarque en plusieurs choses. Il faudrait un homme inspiré du même Esprit qui a dicté les Écritures, pour ne leur laisser rien perdre de leur excellence et de leur beauté en les faisant passer d’une langue à l’autre : et c’est ou ignorer le faible de l’homme, ou ne pas connaître la sublimité et la profondeur des Livres divins, que de donner à une version, quelle qu’elle soit, la dignité de Canonique, et de prétendre y assujettir absolument la foi des Chrétiens.

V. De quelle nature est l’obscurité des Livres de l’Ancien Testament.

L’Écriture est un Sanctuaire dont on ne doit s’approcher qu’avec respect, et avec une espèce de saisissement. Tous les termes en sont sacrés, on ne peut les manier avec trop de circonspection et de sagesse, et on doit toujours craindre en substituant au langage du Saint-Esprit les expressions d’une autre langue, de lui faire dire ce qu’il n’a pas dit, et de changer les pensés de Dieu en celles d’un homme. Les Livres de l’Ancien Testament sont écrits en une Langue qui depuis plus de deux mille ans ne se parle point dans le monde, et qui n’est connue que des Savants. Mais ces Savants même en combien d’occasions ne se trouvent-ils pas surmontés par des difficultés sur lesquelles toutes leurs lumières sont courtes ? De là cette grande diversité de sentiments sur l’explication ou d’un mot, ou d’une phrase, qui partagent si souvent les Interprètes les plus consommés dans cette sorte d’étude. Grâces à Dieu, ces difficultés ne sont pas en fort grand nombre, et, peut-être il n’y en a pas même une seule de ce genre là qui intéresse la foi ou la piété. C’est ou sur des mots qui ne se trouvent qu’une fois dans l’Écriture, et qu’on ne lit nulle part ailleurs ; ou sur l’explication de quelques rites et de quelques usages antiques, dont on a qu’une très médiocre connaissance ; ou bien enfin sur des diversités qui se trouvent en certains nombres, dans lesquels on croit voir quelque espèce de contradiction ; ou sur quelques matières épineuses de la Chronologie, et de l’Histoire. Parmi toutes disputes qui s’élèvent à ces occasions entre les Savants, la foi demeure tranquille, et ne reçoit aucune atteinte. Pour elle l’Écriture est claire partout, et partout elle trouve suffisamment de quoi entretenir ses lumières, et de quoi nourrir sa piété. Il faut, en effet, n’avoir jamais lu les Livres Historiques de l’Ancien Testament, les Psaumes de David, les Proverbes et l’Ecclésiaste de Salomon, pour n’être pas revenu de cette lecture et plus éclairé et plus sanctifié qu’on ne l’était auparavant. Ésaïe, Ézéchiel, Daniel, Osée, Zacharie, et tels autres Prophètes, sont, à ma vérité, plus difficiles, mais parmi quelque peu d’endroits qui sont comme de hautes montagnes presque inaccessibles à notre Raison, combien y en a-t-il d’autres qui sont comme d’agréables vallées, où nous marchons sans effort, et où nous allons, pour ainsi dire, de plein pied ? Le Livre de Job est un de ceux qui a toujours fait le plus de peine ; mais c’est dans la nature des expressions, et dans le tour vif et coupé de la phrase de l’Original, plutôt que dans les choses mêmes, que consiste l’obscurité de ce Livre, qui est en son genre une pièce inimitable. J’ai tâché en suppléant quelques mots à la phrase abrégée du Texte, et j’y ai mis en italique, pour montrer où était le supplément, comme toutes les Versions l’avaient fait en beaucoup d’autres endroits, d’en rendre le sens plus coulant et plus aisé ; et quand les difficultés ont été sur les choses mêmes, je les ai éclaircies dans les notes. Avec ce petit secours j’espère qu’on pourra désormais lire ce Livre, et tous les autres les plus difficiles de l’Écriture sainte, avec plus de fruit et d’instruction qu’auparavant. Il y a dans tous les Livres anciens, soit sacrés, soit profanes, mille choses qui étaient claires dans les temps et dans les pays où ces Livres ont été faits, lesquels sont devenues obscures dans la suite des temps, et en passant à d’autres pays. Il en sera de même dans mille ans d’ici, supposé que le monde doive autant durer, d’une infinité de choses semblables, que tout le monde aujourd’hui, jusqu’aux simples artisans, entend aisément, mais que les plus habiles critiques des siècles à venir ne pourront savoir qu’avec peine ; telle expression donc et telle phrase fait aujourd’hui de l’embarras dans le Texte Hébreu aux Savants du premier ordre, qu’un artisan et un enfant aurait entendue sans peine au temps que les Livres où elles se trouvent ont été écrits. Il n’en est pas ainsi des Livres du Nouveau Testament ; comme ils ont été faits en un temps plus proche du notre, et en une Langue connue dans tout l’Univers, et l’une ce celles en laquelle il nous est resté le plus de Livres de l’Antiquité, les difficultés y sont plus rares, et moins profondes. Mais ce qui rend encore ces Livres saints beaucoup plus aisés que ceux des Prophètes, c’est que ceux-ci étaient remplis de prédictions même exprimées pour la plupart avec la pompe des métaphores les plus brillantes, et avec l’élévation et la grandeur de l’hyperbole ; au lieu que les Livres du Nouveau Testament, où sont écrits avec la douce simplicité du style historique, comme sont les quatre Évangiles, et du raisonnement , comme sont les Épîtres de saint Paul, en sorte que s’il s’y rencontre, selon ce qu’en a dit L’Apôtre saint Pierre, quelques endroits difficiles à entendre, ce n’est que faute d’y faire assez attention ; et ces endroits mêmes sont en petit nombre. Il était digne de la sagesse de Dieu, que voulant faire cet honneur aux hommes que de parler avec eux, il le fit de telle manière que les hommes le pussent entendre : mais il était digne aussi de cette même sagesse, que les hommes étant naturellement dédaigneux des chose qui leur paraissaient trop faciles, particulièrement dans la religion, il y en eu plusieurs qui occupassent fortement leu esprit, et qui en excitant le désir qu’ils ont de savoir, et les tenant attachés à une pénible contemplation, humiliât leur vanité. Par ce sage tempérament d’obscurité et de lumière Dieu a rendu l’Écriture sainte profitable à enseigner, à convaincre, à corriger, et à instruire selon la justice, afin que l’homme de Dieu soit rendu accompli, et parfaitement instruit à toute bonne œuvre.

VI. Moyens généraux de bien entendre l’Écriture sainte.

Quand l’Écriture sainte ne produit pas cet effet dans ceux qui la lisent, ce n’est pas à l’Écriture qu’il faut s’en prendre, c’est à soi-même qu’on en doit donner toute la faute. Pour goûter la pureté et la sainteté de sa Morale, il ne faut pas entreprendre de la lire avec un cœur possédé du vice, et inondé des passions charnelles ; et pour être pénétré de la vérité de ces grandes et sublimes doctrines que nous appelons des mystères, parce qu’elles sont naturellement inaccessibles à notre faible Raison, il faut y apporter un esprit dégagé des faux préjugés, et se souvenir toujours, que depuis que c’est un Dieu qui nous parle dans ce divin Livre, nous devons bien nous attendre d’y trouver des choses d’un ordre supérieur à toutes celles qui auraient pu nous venir naturellement dans l’esprit. Par ce moyen nous cherchons toujours ce que Dieu a dit, et nous ne serons jamais en peine de la vérité de ce qu’il a dit, eussions-nous encore mille fois plus de difficulté à l’entendre. Mais aussi d’autre côté nous ne nous arrêtons jamais à l’écorce de la lettre, quand cette lettre semblera nous dire des choses qui sont incompatibles avec les perfections infinies de la Divinité, ou des choses qui heurtent le sens commun, et qui détruisent la Raison. Un Dieu qui se repent, et qui a du regret d’avoir fait une chose ; un Dieu qui se représente ayant des yeux, des mains, des pieds, et des oreilles ; il n’y a point d’esprit raisonnable qui ne voie dans tout cela des vérités mystiques cachées sous le voile de ces expressions, et de mille autres semblables. Dieu n’a pas donné aux hommes son Écriture pour éteindre en eux la lumière de la Raison, mais pour perfectionner leur Raison, en l’élevant à une sublimité où elle n’aurait jamais pu atteindre. Et comment même la foi pourrait-elle se soumettre à l’autorité de l’Écriture, si la Raison ne lui disait auparavant qu’elle doit s’y soumettre ? Puis donc que la Raison elle-même conduit la foi à avoir pour l’Écriture sainte cette profonde soumission, comment peut-on concevoir que la foi en l’Écriture vienne après cela détruire elle-même la Raison, pour croire contre toute raison ? Certainement ce n’est pas ainsi que sont faits les hommes, et ce n’est pas ainsi que Dieu agit avec eux. Cette maxime, au reste, qui est toute fondée sur le bon sens, n’est à craindre qu’à toutes ces doctrines qui pour se dérober à l’examen, et aux coups mortels que leur porte la Raison, cherchent à se dérober à l’examen, et aux coups mortels que leur porte la Raison, cherchent à se couvrir du voile sacré de mystères, le Présence réelle, par exemple, la Transsubstantiation, et quelques autres semblables. Mais les véritables mystères ne craignent rien de la Raison, ni de la maxime que nous avons posée. Trois Personnes dans l’unité et dans la simplicité de la nature divine ; l’incarnation de la seconde de ces Personnes ; le sacrifice propitiatoire de cette Personne adorable, qui est Dieu et homme tout ensemble, s’il y a rien qui soit clairement enseigné dans l’Écriture depuis ces paroles du chapitre premier de la Genèse, Faisons l’homme à notre image, jusques à la fin de l’Apocalypse, ce sont ces doctrines-là. Elles sont nouvelles à la Raison, il est vrai ; mais si la Raison s’en scandalise et en est choquée, c’est qu’elle n’a pas assez ouvert les yeux sur le nombre et sur la qualité des passages où elles sont enseignées, ou qu’elle veut s’élever plus haut que ce que Dieu lui a lui-même dit, et découvrir la manière dont ces choses sont, et que Dieu ne lui a pas révélée. De là ces contradictions prétendues contre lesquelles l’esprit se raidit ; de là ces difficultés qu’il est ingénieux à se former, et dont il ne peut après cela se déprendre ; et de là enfin l’incrédulité. Mais qu’on mette premièrement, et avant que de rien prononcer contre le mystère, par exemple, de la Trinité, la Divinité à niveau avec la Raison, comme dans les prétendus mystères de la Présence réelle et de la Transsubstantiation, où la nature d’un corps humain est à la portée de la Raison et des lumières naturelles, et alors il sera non seulement permis, mais juste, mais nécessaire de consulter la Raison, et d’entendre ce qu’elle aura à nous dire. Mais tant que nous n’aurons de la nature de Dieu que des idées très-imparfaites, et tant que nous ignorerons la manière de son existence, puis que nous ignorons même la manière de l’existence des esprits, notre âme et les Anges, tout finis qu’ils sont, et mille autres choses en Dieu que nous ne saurons qu’après cette vie, et que nous ne pourrons même jamais savoir parfaitement, ce n’est plus la Raison qui décide que c’est une contrariété, de dire qu’il y a en Dieu trois Personnes divines, qui ne sont pourtant pas trois Dieux, mais un seul et même Dieu : ce sont alors les préjugés qui parlent, et qui ne trouvant rien de semblable parmi des êtres créés et finis, dans lequel une pluralité de personnes en un seul homme serait une contradiction toute pure, transportent audacieusement sur Dieu ces mêmes contradictions. Une autre chose dont il faut bien se donner de garde pour bien entendre l’Écriture sainte, mais une chose pourtant à laquelle la plupart des hommes vont inconsidérément heurter, c’est de lire l’Écriture pour y trouver ce qu’on a déjà dans l’esprit, et ce que l’on tient déjà pour certain, et pour un article de foi. La lire ainsi avec des opinions anticipées, c’est vouloir, pour ainsi dire, entraîner Dieu dans nos sentiments, et le faire parler comme nous parlons. Certes, il faut bien alors nécessairement que la Parole de Dieu soit obscure, puis qu’on y cherche ce qui n’y est pas, et qu’on veut, quoi qu’il en soit, l’y trouver : il faut bien alors que l’Écriture soit imparfaite, puis qu’on n’y trouve pas des créances que l’on a, et dont on ne veut point se défaire : il faut bien, enfin, qu’alors l’Écriture cède sa place à la Tradition, qui fière de se voir élevée sur le Tribunal, décidera à son gré des matières les plus importantes de la Religion, et se rendra maîtresse de l’Écriture. Si l’on cherche dans l’Ancien Testament le Limbe des Pères, et le Purgatoire dans le nouveau, et si, prévenu de la créance qu’on doit invoquer les Saints, et se prosterner devant leurs images, on va fouiller dans l’Écriture pour y trouver ces doctrines dont il n’y a nulle trace, il faut bien alors que pour pouvoir mettre à l’abri d’une autorité divine des sentiments si creux et si égarés, on fasse, comme disait Sophonie, violence à la loi, et comme disait saint Pierre, que l’on torde les Écritures, Enfin, car on ne peut pas tout dire sur une si grande matière, et ce n’est pas même ici l’endroit de dire tout, on doit bien observer de ne prendre pas dans un sens impropre et si figuré ce que l’Écriture dit dans un sens littéral et propre, ou de prendre dans un sens propre ce qui doit pas s’entendre que dans un sens figuré. La distance paraît quelque fois petite du sens propre au sens figuré, mais elle est très-grande en effet. Quand Dieu a dit dans la Genèse, Faisons l’homme à notre image, le sens figuré réduit toute cette idée de pluralité qui règne dans ces paroles, à une simple grandeur d’expression, telle qu’est celle dont les Rois se servent dans leurs Déclarations et dans leurs Édits, et par cette idée de métaphore la sublime vérité que ces paroles nous apportent du ciel, disparaît, et ne vient pas jusqu’à nous : au lieu que le sens propre, soutenu par ces autres paroles qui suivent celles-ci de bien près, Adam est devenu comme l’un de nous, conserve lui seul à ces premières leur vérité, et prépare ainsi le Lecteur fidèle, dès le premier pas qu’il fait, par manière de dire, dans le Sanctuaire des Écritures, à être dans la suite religieusement attentif à tous les autres endroits où il trouvera marquée cette même pluralité. Jésus-Christ est appelé en cent endroits de l’Écriture le Fils de Dieu : ce titre expliqué figurément et par métaphore dégrade Jésus-Christ de la qualité de Dieu, et lui ôte la gloire d’être le Créateur du monde, et le Rédempteur de l’Église. C’est pourtant sous ces caractères, et sous plusieurs autres semblables, tous divins, et incommunicables à tout autre qu’à Dieu, que l’Ancien et le Nouveau Testament nous l’ont fait connaître ; le sens figuré est donc dans ces occasions une voie d’égarement, et la métaphore est une hérésie. Mettez d’autre côté le sens propre en la place du figuré, vous ferez des monstres ; de sept vaches vous ferez sept ans ; dix cornes seront dix Rois ; Jésus-Christ deviendra un cep de vigne ; d’un morceau de pain vous ferez le corps de Christ ; et de la coupe une alliance. Pour éviter donc toutes ces horreurs on n’a qu’à consulter et suivre la simple nature des choses, et sans autre direction que celle de l’incompatibilité naturelle qui se présente d’abord à l’esprit entre un morceau de pain, par exemple, et le corps vivant, et organisé d’un homme, en sorte qu’il est impossible d’affirmer réellement l’un de l’autre, pour dire qu’un homme soit réellement du pain, ni qu’une pièce de pain soit réellement un homme, le sens de figure et de métaphore viendra de lui-même remplir la vérité de ces paroles, Ceci est mon corps.

VII. Conformité des Livres de l’Ancien et du Nouveau Testament.

Les Livres de l’Ancien et du Nouveau Testament sont donc tous semblables en ceci, qu’ils doivent être lus les uns et les autres avec réflexion, et avec un désir sincère de s’instruire des vérités salutaires et sanctifiantes que Dieu nous y a révélées. Ces vérités sont, au fond, les mêmes dans les uns et dans les autres, et comme il n’y a qu’un seul Dieu, un seul Esprit, un seul Sauveur, une seule Église, une seule et même foi, il n’y a aussi, à proprement parler, qu’une seule et même Écriture. Les Livres de l’Ancien Testament montraient Jésus-Christ de loin ; ceux du Nouveau le font voir de près : mais dans les uns et dans les autres c’est toujours Jésus-Christ qui en est le grand point de vue ; Tous les Prophètes, disait saint Pierre[8], lui rendent témoignage, que quiconque croira en lui recevra la rémission des péchés par son nom : et la Loi elle-même, disait saint Paul aux Galates, n’a été qu’un pédagogue pour amener les hommes à Christ. Le Sacerdoce d’Aaron n’était qu’une ombre et une figure de celui de Jésus-Christ ; l’immolation des victimes, un type de l’immolation de la victime sainte qui s’est offerte elle-même pour nos péchés ; et les sacrifices propitiatoires, sans le sang desquels il ne se faisait point de rémission, une image du sacrifice dont le sang a expié les péchés du genre humain, et nous a acquis une Rédemption éternelle. Écoutons là-dessus saint Paul : Dieu l’avait ordonné de tout temps pour Propitiatoire par la foi en son sang[9], et saint Pierre : Les Prophètes qui ont prophétisé de la grâce qui était réservée pour vous, se sont diligemment enquis du salut[10] dont nous sommes faits participants en Jésus-Christ, et ils ont soigneusement recherché quand, et en quel temps, l’Esprit de Christ qui était en eux, et qui lui rendait témoignage par avance, déclarait les souffrances qui devaient arriver à Christ, et la gloire dont elles devaient être suivies. Le Juif se plaint que l’Évangile a aboli la Loi, et par un zèle sans connaissance il crie Moïse, Moïse, comme si tout était perdu parce que les cérémonies de Moïse ne subsistent plus. Mais il ne prend pas garde, ce Juif ignorant, qu’il n’a lui-même de Moïse que le voile qui repose encore sur son cœur. Que ferait-elle, je vous prie, cette Loi de Sinaï avec ses foudres et ses éclairs, que renouveler les frayeurs dans des âmes criminelles ? et à quoi serviraient encore aujourd’hui des ablutions et des sacrifices qui ont été incapables de sanctifier la conscience de ceux qui s’y sont adressés ?. Le Chrétien se voit avec joie parvenu à ces temps heureux que les Prophètes avaient appelés les temps de la bienveillance du Seigneur, et les jours du salut ; il bénit et il adore la divine main qui a ôté de dessus son épaule le joug de la Loi, et goûtant abondamment les consolations de la grâce, il vit et il meurt dans la douce et ferme espérance de posséder après cette vie avec Jésus-Christ, et par Jésus-Christ, la félicité du siècle à venir. AMEN.

Notes

[1] Mal. 4.4

[2] Mat 5.17 Jean 5.39,46

[3] Luc 16.29

[4] Zac. 13.1

[5] Es. 12.3

[6] 1Cor. 10.11

[7] Rom. 3.2

[8] Act. 10.43

[9] Rom. 3.24

[10] 1 Pie. 1.10,11