Ce n’est que depuis le seizième siècle qu’on s’est avisé d’attaquer l’authenticité de ce passage. Le Nouveau Testament fut imprimé en Grec pour la première fois en 1516. Erasme Auteur de cette édition, et qui en donna une seconde toute semblable en 1519 ne mit le Verset dont il est question, ni dans l’une, ni dans l’autre. Accusé là-dessus de négligence ou de mauvaise foi, surtout par Edouard Ley Théologien Anglais, et par Lopés Stunica savant Espagnol; il assura qu’il n’avait point trouvé le Verset dans les quatre manuscrits Grecs sur lesquels il avait fait sa première édition, ni dans un cinquième qu’il avait recouvrée avant de faire sa seconde. Le même Verset manque aussi dans l’édition d’Alde ou de son beau-père Azula, faite à Venise en 1518. Sur cela George Blandrate, qui renouvellait l’Arianisme, prit le parti de nier absolument que ce passage fût de saint Jean. Socin quelque temps après soutint le même chose, et dit que ces paroles avaient été ajoutées à l’Epître de saint Jean par quelqu’un de ceux qui croyaient trois personnes en un seul Dieu. Les efforts de M. Simon dans son Histoire Critique du Nouveau Testament, ont été plus loin que ceux de ces deux Ariens; et un Auteur Anglais vient de marcher sur ces traces dans une Dissertation qui a paru dans le Journal littéraire de la Haye.

M. Martin détruit tout ce qu’ils allèguent. Il prouve que la passage de saint Jean a toujours été dans la Bible de saint Jérôme, et il le prouve non seulement par l’autorité et le nombre innombrable des manuscrits où est ce passage; mais aussi par les citations qui en ont été faites de siècle en siècle; par l’ancien correctoire de Sorbone, et les Rituels des Eglises Latines, et par la Préface de saint Jérôme même sur les sept Epîtres Canoniques. Dans cette pièce le saint Docteur se plaint de l’infidélité de quelques interprètes Latins qui avaient ôté le Verset 7 du chap. 5 de la première Epître de saint Jean; il les traite de Traducteurs infidèles, qui se détournant de la vérité de la foi, avaient affecté de ne pas mettre dans leur version, ce Texte qui est, dit-il, un des principaux fondements de la foi Chrétienne. On voit bien qu’il était impossible de révoquer en doute l’authenticité du Verset, en regardant saint Jérôme comme le véritable Auteur de cette Préface. Aussi n’a-t-on rien négligé pour tâcher de montrer qu’elle est supposée. M. Martin en défend fortement la vérité; et réfute les conjectures des critiques, principalement de M. Simon qui s’est imaginé que quelque Compilateur de la Vulgate, fabriqua du temps de Charlemagne cette Préface.

La version Latine du Nouveau Testament connue sous le nom d’Italique, et dont l’Eglise Latine se servait dès le premier ou le second siècle, contenait ainsi le passage de S. Jean. Saint Jérôme la revit, à la prière du Pape Damase; Novum Testamenium Graecae reddidi; dit-il lui-même, à la fin de son Catalogue des Ecrivains Ecclésistiques.

« Puis donc, observe judicieusement notre Auteur, que le Verset des Témoins célestes a été dans la révision de S. Jérôme, c’est une marque très certaine qu’il l’avait trouvé dans l’ancienne version Latine; autrement ç’eut été dans la Bible une addition, contre laquelle on n’aurait pas manqué de se récrier. »

A cette preuve indirecte, M. Martin en joint d’autres très positives. Il rapporte des citations formelles d’anciens Pères qui avaient entre les mains la Bible Italique, et qui y lisaient l’endroit qu’on veut contester. Saint Fulgence l’oppose deux fois aux Ariens comme une excellente preuve de la consubstantialité du Fils avec le Père. Vigile Evêque de Tapse l’emploie encore plus souvent contre les mêmes ennemis. Ce passage tient sa place dans la profession de foi de quatre cents Evêques qui par l’ordre de Huneric Roi Arien s’assemblèrent à Carthage l’an 484 pour y défendre par les Ecritures la consubstantialité du Fils avec le Père. On le voit dans le Traité des Formules spirituelles de saint Eucher Evêque de Lyon; aussi bien que dans le Traité de saint Cyprien De la simplicité des Prélats, ou de l’unité de l’Eglise. Enfin Tertullien en transcrit une portion en réfutant Praxeas qui enseignait qu’il y avait dans la Divinité qu’une seule personne.

Le passage de S. Jean ayant toujours été et dans la Traduction Italique, et dans la Bible de saint Jérôme, on ne peut nier qu’il n’ait été aussi dans les manuscrits Grecs les plus anciens et les plus respectables. Ces manuscrits ne sont plus, dit M. Martin, mais ils parlent encore dans les versions, et dans les citations: Ils n’ont fait que changer de langue; l’esprit, le sens du Grec a passé tout entier dans le Latin. A l’égard des manuscrits qui nous sont restés, les fautifs ne sont pas si nombreux qu’on le veut faire accroire. Le Verset est dans sept manuscrits que Laurent Valle ramassa il y a près de trois cent ans, et dont Edouard Ley fit bien valoir l’autorité contre Erasme. Erasme lui même inséra le Verset dans la troisième édition qu’il fit du Nouveau Testament Grec en 1522 il l’avait lu dans un manuscrit d’Angleterre. Le Cardinal Ximenes, sur un ou plusieurs manuscrits, le mit dans sa Polyglotte. Robert Estienne voulut en 1546 donner une édition Grecque du Nouveau Testament la plus exacte qu’il fut possible. Il eut soin pour cet effet de chercher les manuscrits les plus anciens et les plus corrects. La Bibliothèque du Roi lui en fournit huit, il en recouvra huit autres d’ailleurs; il y joignit l’édition de Ximenés. Il les examina tous en critique habile et exact comme il était, et il fit ensuite une des plus belles éditions Grecques qu’on puisse voir. Le passage de saint Jean y est tout entier. Les Théologiens de Louvain qui firent imprimer une Bible Latine en 1574 disent dans leur Préface au sujet du même passage, qu’ils ont vu plusieurs manuscrits conformes à ceux de Robert Estienne. Ils ajoutent qu’Erasme outre le manuscrit d’Angleterre qui l’avait déterminé à changer, en avait aussi vu un d’Espagne. Le Père Amelote dans une note sur ce Verset, assure qu’il l’a trouvé dans le plus ancien manuscrit de la Bibliothèque du Vatican. On le trouve aussi dans un manuscrit de Berlin. Les réflexions particulières que l’Auteur a été obligé de faire sur les manuscrits et l’édition de Robert Estienne, sur le manuscrit d’Angleterre d’Erasme, et sur celui de Complute, renfermant un détail auquel nous ne toucherons point.

Il fait voir ensuite que de très anciens écrivains Grecs ont lu et cité le Verset en question; et que l’Eglise Grecque en use de même. Ce dernier point est prouvé

  1. Par cet endroit de la confession de foi des Grecs: Le Père, le Fils, et le Saint Esprit, sont tous trois d’une même espèce, suivant ces paroles de l’Evangéliste saint Jean: il y en a trois qui rendent témoignage dans le Ciel, le Père, la parole, et le Saint Esprit, et ces trois sont un.
  2. Par les Rituels ou Lectionnaires. Le texte des trois Témoins célestes est inséré dans le Lectionnaire intitulé Απόςολος, pour y être lu au jour marqué, savoir le cinq de la trente cinquième semaine. M. Martin montre que ce Lectionnaire est pour le moins du cinquième siècle.

Dans la seconde partie de sa Dissertation, il répond aux objections des Sociniens, de M. Simon, et des autres Critiques. Il pouvait presque s’en dispenser, après avoir si solidement établi l’authenticité du Verset. Sa conclusion donne de ses réponses une idée qui nous parait suffire ici.

« Qu’on mettre maintenant, dit-il, d’un coté tout ce que l’ont vient de voir dans cette Dissertation pour la vérité de ce texte; et de l’autre, tout ce qui est allégué pour combattre cette vérité; on n’y trouvera aucune sorte de proportion. Dans le parti opposé ce ne sont que raisonnements, et point de preuves: dans l’autre, ce sont des preuves, et des raisonnements pris des preuves mêmes. J’établis un fait sur des témoignages; on nie le fait sur des omissions. Je produis des témoins qui parlent qui s’expliquent nettement, et sans équivoque; des témoins que l’on ne peut pas récuser, et contre lesquels on n’a rien à dire; un fait ne se prouve pas autrement: de l’autre coté, on produit des témoins muets, qui ne peuvent avoir parlé que par signes; des manuscrits qui n’ont point ce texte; des écrivains qui ne l’ont point cité: J’ai même fait voir qu’on a mal pris ce prétendu langage par signes, c’est-à-dire le silence des uns et des autres. Quelles disparités ! »

Dans un autre Journal nous parlerons de la Dissertation sur le passage de Josèphe.

Source: Le Journal des Savants 1718, XXI, p 325.