C’est la force même et la beauté de ce témoignage si favorable à Jésus Christ et aux Chrétiens, qui ont suscité les doutes, et les contradictions des Critiques. Ils ont peine à y reconnaître la production d’un Juif infidèle, d’un Juif Sacrificateur, d’un Juif Pharisien. M. Martin dissipe toutes leurs objections avec beaucoup de force et de clarté. Il partage sa Dissertation en dix Chapitres.

Dans le premier, après avoir observé en général que depuis le second siècle de l’Eglise jusqu’au seizième, on n’avait jamais douté que le passage en question ne fut de Josèphe; il accuse Gissanius Jurisconsulte de seizième siècle, de l’avoir le premier soupçonné de supposition; et Cappel Professeur en Théologie et en Hébreu à Saumur, d’avoir entrepris le premier de prouver qu’il n’était pas de Josèphe. Blondel en 1649 dit nettement dans son traité des Sibylles, que quelque main hardie avait inséré ce passage dans le livre des Antiquités Judaïques, et que c’est notoirement une pièce d’attache.

« Après lui, dit M. Martin, parut sur les rangs le savant M. le Fèvre Professeur dans les belles Lettres à Saumur, et très habile Critique, qui fit sur le même sujet une Dissertation qu’on trouve imprimée parmi ses Lettres de Littérature. Il traita à fond, sa matière, que tous les autres n’avaient qu’ébauchée; et il la prit et tourna de tant de côtés, avec cette érudition qui lui était ordinaire, que tous ceux qui après lui ont écrit sur le même sujet, n’ont pu y rien ajouter qui soit considérable. »

On fait ensuite mention d’un petit écrit de M. Simon, composé dans les mêmes vues, et publié sous le nom de M. Piques Docteur de Sorbonne.

Avant de répondre à ces Ecrivains, notre Auteur dans le second Chapitre, s’attache à démontrer la vérité du passage, par des preuves positives. La première est prise des manuscrits, et des éditions qu’on a des Livres de Josèphe. L’Europe fournit de toutes parts des manuscrits de cet Historien Juif; il en est même venu d’Asie. On dit sans preuve que ces manuscrits ne sont pas forts anciens.

« Quand cela serait, remarque M. Martin, étant tous conformes sur le fait dont il s’agit, et copiés d’après d’autres beaucoup plus anciens, la vérité du passage remonte à ceux-là, et ainsi d’un siècle à l’autre, jusqu’aux premiers, à moins qu’on ne produise de ces premiers, l’exemple d’un manuscrit où il n’ait pas été. »

Les réflexions qu’il ajoute à cela fortifient beaucoup sa preuve. Il tire la seconde preuve du témoignage des anciens Pères. Quand on prouverait que les manuscrits que l’on connaît ne seraient que de trois, de quatre, ou de cinq cents ans, ce qui est pourtant impossible, que conclurait-on de là? Il y en a d’autres de dix, de treize, et de quatorze cents ans.

«On me demandera où ils sont, dit M. Martin, je répondrai à ceux qui me feront cette demande, qu’ils les ont eux-mêmes sous les yeux, dans tous les Auteurs du cinq et du quatrième siècle, qui ont rapporté ce passage. »

Il fait remarquer en passant, que la citation faite par un Auteur éclairé, est de plus grand poids qu’un manuscrit du même temps, et qui se serait conservé jusqu’à présent.

« Un exemplaire peut avoir été écrit par quelque méchant copiste, et avoir passé en son temps pour un manuscrit dont on ne faisait pas de cas: au lieu que quand un Auteur savant, judicieux, et fort estimé, copie d’un manuscrit quelqu’endroit pour l’insérer dans son ouvrage, c’est une marque certaine, premièrement que l’endroit qu’il cite est effectivement dans le manuscrit, et secondement que cet endroit n’est pas supposé, et qu’il le croit véritable: ainsi avec la citation on a le manuscrit, et le sentiment de l’Auteur de la citation, qui est celui du Public. »

Les citations que M. Martin rapporte et fait valoir après cela, sont celles qui ont été faites par Eusèbe, par saint Jérôme et Sopronius, par Ruffin, par saint Isidore de Peluse, par Sozomène, et par Suidas. Il fait voir que saint Jérôme et ceux qui le suivent ici ont tous pris le fameux passage dans Josèphe même et non dans Eusèbe. Ils avaient leurs exemplaires particuliers.

« Celui dont Suidas se servait dans la Grèce il y a sept cents ans n’était point différent de ceux d’aujourd’hui: celui de Sozomène dans un autre Pays de Grecs, et celui de saint Isidore en Egypte, avaient eu six cents ans avant Suidas le même passage que le sien, et que les nôtres: Sophonius l’avait lu cent ans auparavant dans l’exemplaire sur lequel il faisait la révision de la traduction de saint Jérôme, qui avait eu aussi dans la Palestine un manuscrit du même Auteur. Ruffin avait lu et consulté l’original Grec de Josèphe lorsqu’il traduisit ce passage dans le premier livre de l’Histoire d’Eusèbe, qui, en le rapportant par mémoire s’était équivoqué sur un mot. Eusèbe l’avait lu avant tous ceux là dans son exemplaire, et l’y avait appris par cœur. Que pourrait-on souhaiter de plus, demande notre Auteur, pour défendre la vérité d’un passage ancien contre l’imputation d’être supposé. »

Il montre dans les deux Chapitres suivants qu’on allègue inutilement contre ce passage la qualité et le caractère personnel de l’Historien; et que ce même passage n’en est pas moins véritablement de Josèphe pour avoir été cité la première fois par Eusèbe. Ce Prélat l’aurait-il donc fabriqué? Il nous a laissé beaucoup d’extraits de livres, mais il n’a jamais été accusé d’en avoir forgé aucun. Si Eusèbe avait été imposteur jusqu’à vouloir supposer ce passage, il n’aurait pas eu le sens commun. Les livres de Josèphe étaient dans une grande estime par tout chez les Chrétiens, et chez les Païens; les Juifs les lisaient avec soin. Supposons qu’Eusèbe eut eu la folle pensée d’insérer dans l’exemplaire qu’il avait du livre des Antiquités, la passage que nous y voyons, l’aurait-il pu faire dans les manuscrits des autres Chrétiens dispersés en Orient et en Occident? Et par quel art magique, ce même passage, né sous la main de l’Evêque de Césarée, serait-il allé se mettre dans les manuscrits des Juifs et des Païens?

Dans le cinquième Chapitre, M. Martin répond à une objection considérable tirée du silence de quelques anciens Auteurs Ecclésiastiques. Nous avons parmi les ouvrages de saint Justin une dispute qu’il eut avec quelques Juifs qui avaient à leur tête Tryphon homme savant et fort estimé parmi eux. Il paraît que le témoignage de Josèphe en l’honneur de Jésus-Christ trouvait là tout naturellement sa place. A cela M. Martin répond avec M. Valois

1° que le témoignage de Josèphe n’aurait pas été d’un grand poids sur l’esprit du Juif. C’était un Auteur trop moderne, il n’était mort que depuis environ quarante ans lorsque saint Justin écrivait. D’ailleurs Josèphe était décrié chez les Juifs sur le sujet de la Religion, ils le regardaient comme un demi apostat.

2° Le but de S. Justin était seulement de convaincre Tryphon par des passages de l’Ecriture. Il le lui dit en termes formels; et Tryphon lui même ajoute: Nous n’aurions pas voulu vous écouter si vous ne vous étiez attaché à prendre de l’Ecriture tous vos raisonnements et toutes vos preuves. Tertullien, saint Cyprien, et Origène, ont précisément suivi la même méthode. Il est vrai que ce dernier semble contredire Josèphe dans le point essentiel. Josèphe dit Jésus était le Christ et Origène assure que Joseph n’a pas reconnu que notre Jésus fût le Christ Mais l’Auteur prouve clairement que ces expressions signifient seulement que Josèphe n’avait pas changé de Religion, ne s’était pas fait Chrétien.

Les quatre Chapitres suivants renferment un Examen exact des autres objections de quelque nature qu’elles soient. L’Auteur les résout; il pèse scrupuleusement tout les termes de l’Historien Juif. Il s’arrête sur tous à ceux-ci: IL ETAIT LE CHRIST; et après avoir rapporté divers expédients que les plus célèbres défenseurs du passage ont employés pour concilier cette confession de foi, avec l’état et la conduite de Josèphe, il donne sur ce sujet de nouveaux éclaircissement qui sont la matière de son dernier Chapitre. C’est le plus curieux et le plus important de la Dissertation.

Il fait d’abord le portrait de Josèphe. Il n’oublie aucune des bonnes qualités de ce Sacrificateur; mais, selon lui, sous des dehors si beaux, étaient cachées des semences d’irréligion, qui n’attendaient que les occasions de se montrer. Par un désir ambitieux de rendre agréable aux Etrangers la lecture de son Histoire, il y déguise souvent la vérité, et y exténue les miracles. L’Auteur produit des exemples de cette impiété. Ayant été fait prisonnier par les Romains, il se donna pour Prophète à Vespasien, et lui annonça comme de la part de Dieu, qu’il serait un jour Empereur, et que Tite son fils qui était présent le serait après lui. Il soutint cette adulation par l’application perverse des anciens Oracles: et en écrivant sous Domitien, c’est-à-dire après l’événement, il ne lui fut pas mal aisé d’embellir sa prétendu Prophétie pour plaire à ce Prince. Mais ce n’était pas assez. Comme Domitien était craintif et soupçonneux, il fallait achever d’effacer de son esprit tout ce que les Prophéties touchant le Messie y avaient excité de doutes.

« Il fallait lui ôter ces prédictions de devant les yeux, par des explications détournées, et lui faire adroitement sentir qu’elles avaient porté sur un Messie tout autre que celui qu’attendaient vainement les Juifs. Ils se figuraient qu’il n’était pas encore venu; et il l’était pourtant, il y avait déjà plus de cinquante ans, avant que Domitien montât sur le Trône: c’était dans le temps que Pilate était Gouverneur de Judée. Qui avait donc été ce Messie que les Oracles avaient prédit? c’était JESUS, homme d’une sagesse et d’une vertu consommée et au delà de tout ce qu’on eût jamais vu en un homme. Le Ciel qui l’avait doué de ces grandes qualités, lui avait donné le pouvoir de faire beaucoup de miracles; il enseignait, il prêchait, et sa doctrine ne tendait qu’à rendre les hommes sages et vertueux comme lui. Ses prédications soutenues par ses miracles, lui attirèrent de toutes parts un grand concours de peuples, et tous ceux qui prenaient plaisir à entendre des choses véritables, et des enseignements solides, allaient avec empressement les recevoir de sa bouche; C’est lui qui était le Christ. On voit maintenant, continue M. Martin, pour quelle raison Josèphe a dit nettement que Jésus était le Christ, c’était uniquement sur cela que roulait tout son dessein... Domitien craignait un Christ, un Messie; les Juifs en avaient un dans l’esprit de la venue duquel ils faisaient dépendre tout leur bonheur. Il fallait en trouver un autre pour le montrer à Domitien, un autre même qui fût déjà venu, et qui eût été d’un caractère différent de celui que le Juifs attendaient: le voilà, c’est Jésus. »

L’auteur établit et développe fort heureusement ce Système politique qu’il attribue à Josèphe; dans le témoignage contesté tout paraît répondre au projet de ce rusé courtisan; tout conspire à délivrer le Tyran de ses frayeurs, et à garantir de nouvelles perquisitions la Nation Juive. D’un côté il sauve les Prophéties qui avaient paru annoncer un Messie guerrier et conquérant, et il met sa divination même en sureté, en assurant dans son Histoire qu’elles ont eu leur accomplissement dans la personne de Vespasien: et d’un autre côté il emploie aussi les Oracles où le Messie est dépeint tout différemment, et il les applique à Jésus, qu’il déclare avoir été le Messie des Juifs. Il n’y avait donc plus rien à craindre des prédictions anciennes.

« Le fin politique, dit M. Martin, laisse la conclusion à Domitien, qui sans s’apercevoir de ce dessein artificieux, ouvre son cœur à ces agréables insinuations. Elles s’y placent, et il conclut aussitôt qu’il n’a plus à s’alarmer d’un prétendu Christ à venir, vrai fantôme d’une imagination abusée; ni du côté du Christ venu depuis plus de soixante ans, dont tout le pouvoir a été de se faire un nom célèbre dans l’univers, et d’y avoir une grande secte de gens qui ne cherchent qu’à vivre selon leurs lois, et ne pensent nullement à troubler l’Empire. Avec cela le timide Domitien demeure tranquille, et ne craint plus rien de ces prédictions. »


Source: Le Journal des Savants 1718, XXI, p 381-387.